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Juste le son flamenco Festival

Par jb :: 12/05/2008 à 0:05

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Commentaires

Le 13/05/2008 à 8:31, par La Chose
L'essence du Flamenco, el duende, un auteur français en a bien cerné la teneur et la fugacité au travers d'une anecdote. Je vous la livre ici :

"Aucun des amateurs qui s'étaient succédé n'avait fait mieux que sauver son honneur. Alors s'avança sur l'estrade un gamin gitan d'une quatorzaine d'années, maigre et noiraud, les mains plus noires encore que le visage, mais s'éclaircissant dans les paumes comme celles des nègres, et aux doigts de lourds anneaux d'argent. A peine eut-il apparu que j'avais déjà souhaité que c'en fût fini de son épreuve : je souffre quand je vois des femmes ou des enfants se rendre ridicules sur la scène, et je prévoyais que ce garçon se montrerait aussi médiocre que les autres. Il s'assit sur la chaise et, comme le guitariste tardait, il resta ainsi durant une minute, avec ses grosses godasses, ses vieilles nippes étriquées, ses manches trop courtes, et le classique foulard gitan, rose de ce rose qu'on ne trouve plus ailleurs qu'aux jupes des femmes arabes et sur les berlingots, seul au milieu de l'estrade, devant trois cents hommes et femmes, en habit et en décolleté, qui fixaient les yeux sur lui, et dont quelques-uns se prenaient à rire de sa tournure singulière et de son embarras croissant. En effet, s'intimidant peu à peu, ne sachant que faire de ses mains, il mettait le pouce dans l'entournure de son gilet, et c'était cocasse, ce geste désinvolte chez ce petit sauvageon. Mais quand il croisa les jambes, toute la salle pouffa. J'étais désolé. « Le pauvre, comment un tel début ne lui ferait-il pas perdre tous ses moyens, supposé qu'il en ait ! »
Enfin le guitariste arriva, préluda. Et le gosse lança à pleine bouche le Ay ! par quoi commence tout cante jondo, cet ay qui veut dire hélas en espagnol, en arabe et en turc ; on prononce ahi, et dans le cante jondo on tient le hi jusqu'à perte de souffle. Le ay fut tiré de si loin et de si profond, la force et la fraîcheur du jet furent telles (on vit le rouge affluer aux joues noires du cantaor), l'authenticité du cri fut si certaine (il ferma les yeux, comme Redouane, et les garda fermés tant que dura sa voix) que l'univers, à l'instant, cessa d'être une chose dont la bonté pût être mise en doute. Les hommes et les femmes se tournèrent l'un vers l'autre, comprenant que ce qu'ils étaient venus chercher, c'était cela, et que le reste n'était rien. Un cheval qui eût été en train de boire eût relevé la tête pour écouter. Faut-il dire que c'était un chant d'amour ? Dans l'émotion qui le possédait, le garçon élevait parfois ses mains grandes ouvertes à la hauteur de son visage, comme s'il allait prendre son visage dans ses mains, ou comme s'il allait pleurer dans ses paumes. D'autres fois, il serrait les poings, ou bien pressait ses mains l'une contre l'autre. (Dans le Nord, une telle mimique, surtout chez un enfant, serait de l'affectation ; dans le Sud, elle est spontanée. J'ai vu des matadors, venant de tuer, porter la main à leur coeur, comme un ténor de province, et c'était le geste à son origine, quand il n'était fait que pour comprimer un coeur battant la chamade.) Et les gens regardaient souffrir, dans le hall du Grand Hôtel Alphonse XIII, Juan Garcia Campos de Villamanrique (car c'était son nom, cet alexandrin à la Hérédia), tout de même qu'en d'autres temps ils regardaient souffrir le Christ ensanglanté des pasos, le taureau titubant d'agonie, le matador que décompose l'exaspération ou la peur, les hérétiques voilés par le feu. Dans le « chant profond », chacun jette en soi comme le tuyau d'une pompe pour arriver à la nappe souterraine de l'âme ; chacun jette plus ou moins loin, sans arriver à l'eau de l'âme ; enfin quelqu'un jette si profond que l'eau de l'âme est atteinte, elle monte, elle apparaît dans la voix. Ceux qui avaient précédé le petit Gitan n'avaient pas jeté assez profond. Mais lui il avait atteint l'eau de l'âme, l'aspirait et la répandait ; et toute sécheresse humaine fondait, fleurissait sous ce chant. — Et moi je l'écoutais comme on lit un inconnu de valeur, qu'on découvre, en se disant : « Pourvu qu'il tienne jusqu'au bout, et que je puisse admirer à fond ! » ou comme on regarde une inconnue céleste, une fille de seize ans, belle et immobile : « Quand elle bougera, lui trouverai-je un défaut ? »
Il chanta sans défaillance. Sa voix disparut, dans une ovation grande et longue. Un des hommes en frac sauta sur la scène et serra cette petite forme noire contre son plastron étincelant. (Imaginez les sentiments bas, et les précautions hygiéniques, avec lesquels un pareil geste est fait par nos hommes politiques en tournée.) Une pluie de pesetas s'abattit autour du gosse. Ensuite il ne fut plus qu'un preste sapajou, qui se baissait à droite, à gauche, pour ramasser des piécettes."

« Pour le chant profond » - 1928

Henri de Montherlant (1895 – 1972)
in « Service Inutile » (recueil d’essais paru en 1935)
Le 13/05/2008 à 15:59, par JB
Très joli texte, comme cette musique...

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